Suger peut-être né en Artois
Suger, fils de Serf, et natif de Saint-Omer
out le monde connaît Suger à Saint-Omer, il y a une place à son nom, et une statue du côté des ruines Saint Bertin.
En 1112, le royaume était gouverné par le roi Louis VI le Gros, qui fit reconnaître Baudoin VII, fils de Robert I ( Robert le Frison ), comme douzième comte de Flandres. Les châtelains, dont l’origine remonte aux rois francs de la première race, ne furent institués que sous le règne du comte de Flandres Arnould III, vers 1090.
Au XVIII ème siècle le bénédictin Jean Liron se propose de démontrer que l'Abbé Suger serait né en Artois. Il écrit à cet effet un livret intitulé
"La gloire de l'Artois"
qu'il dédie à l'évêque de Saint-Omer "François de Valbelle de Tourves". C'est dans la correspondance de cet évêque que l'original sera retrouvé et imprimé quelques années plus tard.
'est ainsi que la légende fit naitre Suger en 1082 dans l'Artois. Pour la date du décès de Suger, elle est connue et consignée, il est décédé en 1151 à la cour du roi Louis VII. Tous les historiens s'accordent par contre sur son existence à partir de son arrivée à l’abbaye de Saint Denis. Il fut élevé avec le fils du roi de France Louis VI "Le Gros" et il nouera avec celui-ci des liens indestructibles.
Ci-dessous la médaille frappée par la "galerie métallique des grands hommes Français" en 1820 en l'honneur de SUGER.
Suger à l'aune des recherches historiques
Notre ami et contributeur Rémy Cordonnier se propose de nous fournir ci-dessous la synthèse de ses travaux concernant les origines de Suger.
Rémy Cordonnier
Chercheur associé de l'Institut de Recherches Historiques du Septentrion (Lille - CNRS)
L’abbé Suger et l’Artois : état actuel de la recherche
En 1738, Jean Liron (1685-1749), moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, publie dans ses Singularité historiques et littéraires, Paris, Didot, 1738, tome II, p. 48-64 , une « dissertation que l’abbé Suger est né dans l’Artois », où il affirme sa certitude que l’abbé Suger de Saint-Denis (v. 1081-1151) : « est né dans la Belgique, en particulier dans l’Artois, & très-probablement dans la Ville de Saint-Omer, qui étoit assez nouvelle & fort peu considérable lorsque Suger vint au monde. Enfin qu’il étoit frère d’Alvise évêque d’Arras, dont la patrie et la famille ont été également inconnues jusqu’à présent » (loc. cit. p. 49). Le manuscrit de cette dissertation avait été envoyé en 1726 à l'évêque de Saint-Omer François de Valbelle de Tourves (1664-1727) qui l’avait conservé dans ses papiers. C’est à partir de ce manuscrit qu’une première impression de ce texte a circulé de manière isolée. Ce texte a visée apologétique, entend restituer Suger, figure éminente de l’ordre Bénédictin, comme acteur providentiel de l’histoire capétienne, conciliant habilement autorité spirituelle, sens politique et génie artistique. Cette intention oriente fortement la sélection et l’interprétation des sources. L’érudit bénédictin qui en est l’auteur est d’ailleurs connu pour parfois faire dire aux témoignages de l’histoire ce qu’il souhaite plus que ce qu’ils ne disent réellement, dans le but de rehausser la gloire de son ordre. Il en résulte qu’il participé à la construction d’un mythe historiographique qui éclaire davantage les représentations savantes du XVIIIᵉ siècle que la réalité historique du XIIᵉ : celui d’un abbé visionnaire, isolé, fondateur conscient d’un art nouveau et d’un modèle politique, ainsi que d’une origine audomaroise de l’abbé Suger qui est plus là pour invalider une naissance Parisienne que pour glorifier Saint-Omer. Il inspirera, quelques années plus tard, un Eloge historique de Suger, par le Marquis du Chastelet de Courcelles (Paris, 1779).
Ce que dit vraiment « La Gloire de l’Artois »
Dans sa dissertation, Jean Liron écarte d’abord l’hypothèse d’une naissance à Saint-Denis en s’appuyant sur une remarque biographique ancienne : Suger serait né in loco obscuro. Une ville comme Saint-Denis ne pouvant être qualifiée d’obscure, elle est exclue. Le raisonnement repose donc sur une interprétation littérale et anachronique du terme obscurus. Rien n’indique que locus obscurus désigne une ville insignifiante au sens urbain : il peut s’agir d’un statut social, d’un hameau dépendant, ou d’une formule morale. Qui plus est, loin de flatter Saint-Omer, comme lieu possible de la naissance de Suger, Liron qualifie la cité audomaroise de « fort peu considérable »… Or à la fin du XIe siècle, Saint-Omer est déjà une châtellenie d’envergure, qui joue un rôle important dans le conflit entre de succession du comté de Flandre entre Richilde, mère du comte Arnould III de Flandre, et Robert le Frison, son oncle, qui sera emprisonné à Saint-Omer après la première bataille de Cassel en 1170. En outre, à cette époque l’abbaye de Saint-Bertin, et la collégiale Notre-Dame de Saint-Omer sont deux établissements religieux de première importance dans le royaume, ce qui cadre assez mal avec la description de Dom Liron.
Ensuite, sans document explicite nommant Saint-Omer comme lieu de naissance, l’auteur fait progressivement converger son raisonnement vers cette ville en s’appuyant sur l’itinéraire ecclésiastique d’Alvise, évêque d’Arras, présenté comme frère de Suger, et formé à l’abbaye de Saint-Bertin.
Il s’agit là d’un simple raisonnement par contiguïté géographique et institutionnelle : frère supposé → Artois → diocèse d’Arras → Saint-Omer. De fait, aucun texte ne dit explicitement que Suger est né à Saint-Omer, ou que sa famille y résidait, ni même qu’il y ait séjourné dans sa jeunesse. Le passage de l’Artois à Saint-Omer est un glissement implicite, non une démonstration.
Enfin, L’auteur fonde l’essentiel de sa démonstration sur l’emploi du terme frater dans des lettres officielles (Louis VII, Alvise), qu’il interprète exclusivement comme un lien de sang. Or, le terme frater au XIIᵉ siècle peut désigner un frère charnel, mais aussi un frère spirituel, un proche politique, ou un allié ecclésiastique. Or Dom Liron écarte sans examen ces usages pourtant bien attestés. Même si la fraternité biologique était admise (ce qui reste discuté), elle ne prouve en rien le lieu précis de naissance de Suger. L’argument est donc doublement fragile : philologiquement et géographiquement.
De plus, le soutien de Suger à l’Église d’Arras après la mort d’Alvise, présenté comme une preuve indirecte de son enracinement artésien ne repose que sur un postulat psychologique : on favoriserait nécessairement sa terre natale. Il néglige les logiques politiques, les réseaux ecclésiastiques et les obligations institutionnelles du régent. Ce type d’argument relève d’une lecture affective de l’histoire, caractéristique de l’érudition régionaliste.
Ainsi, La localisation de la naissance de Suger à Saint-Omer par Dom Liron repose en réalité sur une construction argumentative indirecte, sans source explicite, fondée sur des inférences géographiques, des interprétations lexicales contestables et une lecture intentionnelle des actes politiques. Elle ne peut être retenue comme donnée historique établie, mais seulement comme une hypothèse historiographique du XVIIᵉ siècle, qui a depuis été invalidée par la recherche contemporaine.
Malheureusement, dans le courant du XIXe siècle, nombre d’historiens ont contribué à diffuser l’hypothèse de l’origine audomaroise de Suger de Saint-Denis. C’est le cas notamment de François Guizot, collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1825, p. x ; Jules Michelet, Histoire de France, Paris, 183, p. 311 ; Conrad Malte-Brun, Précis de géographie universelle, Paris, 1845, vol. 2, p. 331 ou encore, plus localement Hector Piers, Biographie de la ville de Saint-Omer, Saint-Omer, 1835, p. 9-44 qui reste cependant prudent en précisant : j’ai démontré [...] que toutes les probabilités se réeunissaient en faveur de cette citée” et de préciser que “cette dissertation concernant Suger [...] à un but patriotique”, nous dirions plutôt régionaliste. Le fait est que par la suite une place audomaroise est nommée d’après l’abbé de Saint-Denis, et que la statue de Suger par Jean-Baptiste Stouf (1742-1826), qui ornait la cour d’honneur du château de Versailles en 1836, est attribué à la ville de Saint-Omer en 1931, en vertu de cette légende erronée.
Ce que l’historiographie a pu établir à ce jour sur les origines de Suger
Plusieurs enquêtes menées ces dernières décennies par des historiens (Gasparri 2001, Grosse 2004, Grant 2016), ont identifié des sources qui démontrent que Suger n’est ni d’origine très modeste, ni originaire de l’Artois, mais appartient à une famille de petite aristocratie de l’Île-de-France, dotée de terres et insérée dans le réseau ecclésiastique et féodal de Saint-Denis.
La Vita Sugeri abbatis, rédigée par le moine Guillaume de Saint-Denis, insiste sur la modestie de naissance de l’abbé de Saint-Denis : « quia illustri viro ab emulis humilitas objicitur generis, non considerant ceci et hebetes ad majorem illius laudem pertinere vel gloriam suos effecisse nobiles quam nasci de nobilibus » [Parce que ses rivaux reprochent à un homme illustre l’humilité de sa naissance, ils ne comprennent pas, par sottise et aveuglement, que cela contribue davantage à sa louange et à sa gloire d’avoir rendu les siens nobles plutôt que d’être né de nobles - Vie de Suger, 1, dans Suger, OEuvres, t. II, éd. et trad. Françoise Gasparri, Paris, 2001 (Les classiques de l’histoire de France au Moyen Âge, 41), p. 300-301] ; « insufficientia nostri tam generis quam scientie » [Ils rappelaient souvent la modestie de notre naissance et l’insuffisance de notre savoir - Suger, Vie de Louis VI le Gros, 27, éd. et trad. Henri Waquet, 2e éd., Paris, 1964 (Les classiques de l’histoire de France au Moyen Âge, 11), p. 212-213]. Ce discours d’humilité a longtemps été interprété comme un indice d’origine modèste de l’abbé. Mais c’est en réalité une construction rhétorique, « la modestie de la naissance de Suger est un topoi hagiographique, non un constat social » (Grosse 2004, p. 497). On retrouve ce motif littéraire dans d’autres textes contemporains et du même genre, comme la Vita de Guibert de Nogent (Guibert de Nogent, De vita sua, éd. Labande, Paris, Belles Lettres, 1981, p. 112-113).
Or, une avancée décisive concernant l’identification de la parentelle de Suger a été faite en 1965 par l’historien Charles Higounet, dans son étude sur la grange cistercienne de Vaulerent (Charles Higounet, La grange de Vaulerent, structure et exploitation d’un terroir cistercien de la plaine de France, XIIe-XVe siècle, Paris, 1965, p. 12). Ce dernier a en effet trouvé la mention à Chennevières-lès-Louvres (Val-d’Oise, cant. Gonesse), à 18 km au nord-est de Saint-Denis, une famille de milites, attestée pour la première fois en 1145 et dans laquelle revient souvent le nom Suger. En outre, ce nom est assez rare et, le Suger de Chennevières est cité conjointement avec l’abbé Suger de Saint-Denis dans une charte en faveur de l’abbaye de Chaalis, ce qui a fait supposer qu’ils appartenaient tous deux à la même famille. D’autres actes mentionnent un frère du miles, nommé Raoul, ainsi qu’un fils, nommé Jean. Partant de cet acquis, le médiéviste américain John F. Benton a trouvé dans les chartes de Chaalis d’autres indications qui viennent à l’appui de l’hypothèse de Charles Higounet (« Suger’s life and personality », dans Paula Lieber Gerson (éd.), Abbot Suger and Saint-Denis, a symposium, New York, 1986, p. 8-15, repr. dans Culture, power and personality in medieval France, Londres, Rio Grande, 1991, p. 387-389 et 403-408).
La réalité sociale que désigne le terme miles est difficile à déterminer au XIe siècle (les sources emploient ce terme dans des sens différents), et au XIIe siècle, le rang social qu’il connote semble s’élever, sans que l'on puisse dire quand il a été associé à la noblesse. Mais dans le cas de la famille de Suger, Rolf Gross (« La famille de l’abbé Suger », Bibliothèque de l’École des chartes, 162/2, 2004, p. 497-500) a été en mesure de donner des précisions. Dès le XIe siècle, la famille de Suger joue un rôle important à Saint-Denis, notamment au temps de l’abbé Yves Ier qui dirige le monastère de 1072 à son assassinat en 1093/4. Personnalité très controversée, Yves est le premier ecclésiastique français que Grégoire VII accuse de simonie. Ses déboires nous sont connus par trois lettres du pape Grégoire VII (Jéd. Par affé & Loewenfeld dans les Regesta pontificum Romanorum, nos 4946, 4947, 5033), et par un poème satirique composé vers 1078 (Heinrich Böhmer, Ein Schmähgedicht auf Abt Ivo I. von St. Denis, dans Neues Archiv, t. 21, 1896, p. 761-769). Son auteur, Eudes, moine de Saint-Denis dit l’écrire à Orléans où le roi Philippe Ier le tient en prison, à l’instigation de l’abbé Yves, qui voulait le réduire au silence après avoir été surpris avec sa maîtresse, une certaine Frédesinde mariée avec un certain Suger. Il est aussi question dans ce poème d’un Raoul qui occupe une position dominante au monastère et empoche chaque année 10 000 livres. Or Les noms de Suger et Raoul sont exactement ceux des parents de l’abbé Suger mentionnés dans les chartes de Chennevières-lès-Louvres. La réalité de ce lien est confirmée par une entrée du nécrologe de Saint-Denis où Raoul, Frédesinde, et l’abbé Suger sont cités à la suite : « Ob. (...) Fredessindis. Et est commemoratio Karoli imperatoris et domni Sugerii abbatis. Radulfus, mon. B. D. conversus » [Obituaires de la province de Sens, t. I-1, Diocèses de Sens et de Paris, éd. Auguste Molinier, Paris, 1902 (Recueil des historiens de la France, Obituaires, 1), p. 313, 4 avril]. A ce jour, si l’on sait que le père de l’abbé Suger avait pour nom Hélinand, le nom de sa mère reste inconnu. Le recoupement des données diplomatique nous indique qu’Hélinand avait un frère nommé Suger. On ne connaît pas le nom de la femme de ce dernier, mais nous savons que le couple avait un fils nommé Raoul et un autre nommé Yves. Ces noms recoupent les informations données par le poème d’Eude de Saint-Denis.
Ce faisceau d’indices convergents suggère donc que la famille du futur abbé Suger appartenait à l’entourage de l’abbé Yves. Elle était probablement originaire de Saint-Denis même et y disposait d’une certaine influence dès la seconde moitié du XIe siècle. L’ascension de Suger n’a donc rien d’un accident. Elle ne repose pas que sur son mérite personnel, mais aussi sur la position de sa famille. De fait, comme le rapelle Bur souligne que les promotions ecclésiastiques reposent souvent sur l’appartenance à des réseaux locaux établis (M. Bur, La formation du comté de Champagne, Nancy, 1977, p. 96-98). Celle-ci continue par la suite de graviter autour de l’abbaye. Ainsi les neveux de Suger occupent des fonctions prestigieuses : Jean, est moine de Saint-Denis ; Simon, est nommé chancelier de Louis VII ; Guillaume, chanoine à Notre-Dame de Paris (Gasparri 2001, t. II). La carrière familiale illustre l’existence de réseaux solides (L. Grant, Abbot Suger of St-Denis, Londres, Routledge, 2016, p. 29).
source
- Piers, biographie de Saint-Omer en 1835 : cliquez ICI.
- Eloge historique de Suger par Du Chasteler en 1779 : ICI.
