Mais qui donc était ce chanoine ?
Pour honorer sa mémoire, les Audomarois lui ont élevé ce monument juste à côté de la sacristie. Vous êtes certainement déjà passé devant lui sans le voir. Le Chanoine est cité plusieurs fois dans le roman « Les Dames aux chapeaux verts » [ Monsieur le Grand Doyen reçoit avec une bonhomie patriarcale. Comme on sent qu’il y a loin de la religion de ce prêtre intelligent et doux, à celle des « dévotes forcenées » de sa paroisse ! Il y a, dans ses yeux, de la bonté, et, dans son sourire, de l’indulgence. Il paraît avoir cinquante ans. Grand et fort, il a poitrine large. Son front découvert est blanc sous ses cheveux gris. Sa main arrondie, aux doigts boudinés, est faite pour bénir. ]
Marielle & Arnould Degroote nous apportent les précisions suivantes :
Le chanoine est bien plus qu’un personnage secondaire d’un roman oublié du XIX ème siècle. Il fut un ardent défenseur de la cathédrale et un de ses plus généreux mécènes. Il succède à François Deron et sera doyen pendant 50 années de 1833 à 1883.
Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. La cathédrale est dans un état effroyable : elle a servi de magasin de fourrage pendant la révolution et, rendue au culte en 1802, elle n’a toujours pas été entretenue. En 1840 elle est classée dans la toute première liste des monuments historiques. En 1842, un devis de travaux la décrit : fenêtres murées, vitraux tombés, corniches et balustrades détruites, charpente pourrie et sur la face Nord, stockage de terre sur une hauteur de 4 mètres au dessus des pavés.
Dans les archives de la ville on retrouve des lettres que François Duriez a écrites pour défendre la cathédrale auprès des différentes autorités de l’état. Sa fine écriture à l’encre a pâli et elle n’est pas toujours facile à lire mais le style soigné révèle sa culture et surtout sa passion pour la défense de la cathédrale. Nous avons sélectionné trois passages.
En 1849, il écrit au maire pour lui raconter une alerte au feu.
« Hier soir vers 9h ¼ j’entends un cri sinistre « le feu, le feu est à la tour de la cathédrale ». Je cours à l’instant et je vois avec une inquiétude mortelle de gros flocons de feu s’échapper de la petite tour qu’habite le guetteur, lesquels étaient portés ça et là par le vent. (le feu était dans la cheminée du poêle). Une inquiétude cruelle m’a tourmenté toute la nuit et à l’heure qu’il est, elle me domine encore. Car comme de gros flocons de feu sont allés tomber sur terre de côté et d’autre, quelques-uns n’auraient-ils pas pu se poser sur une partie du toit qui est en planche ou bien pénétrer dans le comble où se trouve une forêt de vieux bois aussi facile à prendre que de l’amadou ?
En 1866 le chanoine repère des agissements peu convenables dans l’escalier en colimaçon qui mène à la recluserie, à l’orgue puis au sommet de la tour. Il écrit à Monsieur le Maire :
« Dans les recoins du plancher au-dessous du clocher on remarque des amas d’ordures qui témoignent que les guetteurs font là leurs lieux d’aisance » Le service de police constate « toutes sortes d’immondices dans l’escalier qui mène à la tour ». Les guetteurs sont prévenus, les sonneurs aussi : ils demandent une tinette en haut de la tour.
Mais il y avait pire ! L’escalier est «le rendez-vous de la pire espèce. J’ai vu et entendu un témoin oculaire de cette affreuse chose. Il me suffira, Monsieur le maire, d’avoir signalé cette honte à votre vigilance toujours si active et si énergique pour la défense des intérêts, de la moralité et de l’honneur de notre chère cité pour répondre à l’avance que votre habileté administrative saura trouver un remède efficace ».
L’habileté administrative de monsieur le Maire décida que la porte de la tour serait désormais fermée empêchant ainsi tout rendez-vous immodeste.
En 1878 la restauration est interrompue faute de crédit. Le Grand Doyen reprend la plume pour écrire au maire. Sa lettre est un modèle pour les demandes de fonds !
« Depuis 1833 j’ai voué à votre précieux monument toute ma sympathie, toutes mes facultés, toutes mes ressources. Nous nous sommes imposé de très grands sacrifices. Tandis que l’église Saint-Sépulcre obtenait de la ville un dallage neuf, nous remplacions à nos frais le misérable dallage de Notre-Dame. Nous avons dépensé 50.000 francs pour les grandes orgues. Plus qu’aux trois-quarts les vitraux (Dieu sait ce que cela nous a coûté), consolider la grande voûte du choeur… à mes frais, gratter, ravaler, rejointoyer les voutes des chapelles latérales. Il reste à faire, à faire beaucoup. Les visiteurs qui en grand nombre visitent la cathédrale, s’étonnent, se scandalisent.
J’en meurs de honte et de douleur.
Le magnifique monument, le plus remarquable du Nord de la France, l’honneur, la gloire, l’amour et les délices de la cité entière demande une restauration prompte, continue et complète.
Je suis plein de confiance en votre haute intelligence administrative autant que dans votre généreux dévouement aux intérêts vitaux du pays. »
On doit encore au Doyen Duriez des décisions majeures qui ont marqué l’édifice :
- En 1858 il rétablit la neuvaine à Notre-Dame des Miracles.
- C’est lui qui a fait peindre sur les piliers de la chapelle le récit des miracles et qui a fait couvrir les murs d’ex-voto.
- Sur ces propres deniers il a fait réaliser le nouvel autel Notre-Dame des Miracles en marbre blanc d’Italie, couvert d’émaux et de bas-reliefs en bronze et or fin avec son retable néo-gothique de bois doré.
- On retire le badigeon à la chaux pour retrouver la pierre.